E-WASTE IN GHANA

13e édition du Prix Carmignac du photojournalisme

La 13e édition du Prix Carmignac du photojournalisme est consacrée au Ghana et aux défis écologiques et humains liés aux flux transfrontaliers des déchets électroniques. Le Prix a été attribué à une équipe composée du journaliste d’investigation anti-corruption et activiste Anas Aremeyaw Anas et des photojournalistes Muntaka Chasant et Bénédicte Kurzen (NOOR).

Old Fadama, Accra, Ghana, 7 février 2023. Téléphones mobiles en fin de vie collectés localement et vendus pour leurs pièces détachées et leur recyclage.  © Muntaka Chasant pour la Fondation Carmignac
Old Fadama, Accra, Ghana, 7 février 2023. Téléphones mobiles en fin de vie collectés localement et vendus pour leurs pièces détachées et leur recyclage. © Muntaka Chasant pour la Fondation Carmignac


53,6 millions de tonnes : c’est le volume de déchets électriques et électroniques - produits en fin de cycle fonctionnant sur batterie ou sur secteur, communément appelés « e-waste » – généré dans le monde en 2019, selon le dernier Global E-Waste Monitor Report publié par les Nations unies*.

Le nombre de smartphones, montres connectées, écrans plats, ordinateurs et tablettes à être jetés ne cesse d’augmenter (+20 % en cinq ans), constituant l’une des principales sources de déchets au monde, mais aussi la plus précieuse (contenant des métaux précieux tels que l’or, l’argent et les métaux du groupe du platine). Selon l’étude, si cette tendance persiste et faute de solutions durables de recyclage ou de réparation, les rebuts électroniques mondiaux représenteront 74 millions de tonnes d’ici 2030. En 2019, sur les 53,6 millions de tonnes d’e-waste, seulement 17,4 % ont été collectées et recyclées dans une filière dédiée.


Après avoir longtemps envahi l’Asie (Russie, Inde, Chine…), l’e-waste venu d’Europe et des États-Unis se déverse aujourd’hui en quantités industrielles et en violation des traités internationaux dans les ports de pays d’Afrique de l’Ouest, dont le Ghana. Exemplaire pour sa stabilité politique et son respect du multipartisme, le Ghana fait ainsi face à la prolifération de décharges informelles à ciel ouvert, plus proches encore des habitations que la grande déchetterie d’Agbogbloshie, démantelée en juillet 2021.

Timber Market, Accra, Ghana, 16 février 2023.
Timber Market, Accra, Ghana, 16 février 2023.
Ali, un ferrailleur, utilise un aimant pour caisson de basse afin de récupérer les débris métalliques enfouis sous le sol à la suite d’un incendie qui a rasé des centaines de cabanes en bois dans un quartier informel près de Timber Market, en face d’Old Fadama. Des dizaines de ramasseurs se sont précipités à la recherche de débris après l’incendie. © Muntaka Chasant pour la Fondation Carmignac


C’est dans ce contexte qu’a démarré l’enquête d’Anas Aremeyaw Anas, Muntaka Chasant et Bénédicte Kurzen, lauréats de la 13e édition du Prix Carmignac du photojournalisme, qui mêle photographie, vidéo, enregistrements audios et reportage écrit. S’éloignant du traitement dramatique souvent employé par les médias pour dépeindre le Ghana comme « la poubelle du monde », ils ont documenté pendant six mois un écosystème terriblement ambigu et complexe. Combinant une approche nationale et internationale, le trio a étudié les ramifications du trafic d’e-waste entre l’Europe et le Ghana, révélant l’opacité de ce circuit mondialisé.


En explorant le monde complexe des produits électroniques d’occasion au Ghana et en Europe, Bénédicte Kurzen a documenté les flux de déchets électroniques et les communautés qui les activent, remettant en question les stéréotypes négatifs sur les exportateurs et mettant en évidence l’inefficacité de la bureaucratie européenne en matière de déchets électroniques. À l’autre bout de la chaîne, à Accra, capitale du Ghana, le chercheur et photographe documentaire Muntaka Chasant s’est plongé dans une étude sociologique de cette économie, dont dépendent de nombreuses communautés. Il analyse avec précision les groupes sociaux associés à l’exploitation d’e-waste, dévoilant une organisation hiérarchisée et les mécanismes d’un flux migratoire venu du nord-est du Ghana. Avec son équipe, Anas Aremeyaw Anas s’est quant à lui infiltré dans les ports d’Accra pour pister les flux légaux et illégaux d’e-waste. Opérant clandestinement, et à l’aide de traqueurs implantés dans des déchets illégaux, il éclaire les stratégies et la corruption organisée pour contourner les lois, en Europe comme au Ghana.


Le 13e Prix Carmignac du photojournalisme sera exposé à Paris et New York en 2024 et fera l’objet d’une monographie, copubliée par la Fondation Carmignac et Reliefs Éditions.


*Global E-Waste Monitor Report, 2020 – Quantities, flows, and the circular economy potential.

Pays-Bas, Rotterdam, juin 2023. Rotterdam était de loin le port de l’UE ayant la plus grande activité au quatrième trimestre 2022, avec 111 millions de tonnes de poids brut de marchandises manutentionnées. Rotterdam était le principal port de l’UE pour tous les types de marchandises, à l’exception des unités mobiles Ro-Ro. © Bénédicte Kurzen pour la Fondation Carmignac / NOOR
Pays-Bas, Rotterdam, juin 2023. Rotterdam était de loin le port de l’UE ayant la plus grande activité au quatrième trimestre 2022, avec 111 millions de tonnes de poids brut de marchandises manutentionnées. Rotterdam était le principal port de l’UE pour tous les types de marchandises, à l’exception des unités mobiles Ro-Ro. © Bénédicte Kurzen pour la Fondation Carmignac / NOOR

LES LAURÉATS

Muntaka Chasant | Photo : Gérald Anderson
Muntaka Chasant | Photo : Gérald Anderson

Muntaka Chasant (Ghana, 1985), photographe documentaire et chercheur indépendant, s’intéresse depuis longtemps aux thématiques associant géographie humaine et sociologie environnementale. Depuis plus de dix ans, il opère à la croisée de l’environnement et de la mobilité humaine. Ses recherches ethnographiques sur le terrain ont porté sur la géographie des matériaux de rebut, la marginalité urbaine et les crises écologiques émergentes, notamment le changement climatique, la perte de biodiversité et la pollution. Ses travaux ont été publiés dans des revues universitaires, des magazines et des journaux du monde entier. Contestant les représentations conventionnelles des zones de conflits environnementaux, il propose d’autres formes de production de connaissances géographiques en repensant la manière dont nous imaginons et médiatisons les souffrances vécues loin de nous. Diplômé en relations internationales, il défend les personnes et les communautés impliquées dans des luttes sociales locales et globales par nature. Réfléchissant aussi sur la mémoire et le futur, il se sert des tensions entre souvenir et oubli et de l’imbrication de la mémoire et de l’identité pour tisser des récits d’avenirs possibles.

Bénédicte Kurzen | Photo : Robin Maddock
Bénédicte Kurzen | Photo : Robin Maddock


Bénédicte Kurzen (France, 1980) travaille sur les histoires et les mythologies interculturelles, ouvrant la voie à de possibles redéfinitions des concepts et des représentations sociales. Sa photographie combine des éléments documentaires avec un langage visuel métaphorique très construit et des pratiques collaboratives. Elle a commencé sa carrière en 2003 au Moyen-Orient, couvrant l’actualité au Liban, en Palestine et en Irak, avant de s’installer en Afrique où elle a vécu et produit un travail important sur les changements sociaux et les tensions en Afrique du Sud (2005-2011) et au Nigéria (2011-2023). Depuis 2018, elle a approfondi ses recherches sur les mythologies au Nigéria et en Chine, en se concentrant sur les cosmologies jumelles et en documentant la persistance des anciennes croyances à Mayotte. Publiée dans le monde entier au cours des vingt dernières années, elle a reçu de nombreuses distinctions, notamment une invitation à la prestigieuse World Press Joop Swart Masterclass (2008), des bourses du Pulitzer Center on Crisis Reporting et de l’European Journalism Centre (2012, 2017), et une nomination au Visa d’Or pour son travail sur le Nigéria (2012). Associée de NOOR Images et membre de The Photo Society. elle a remporté un prix World Press Photo en 2019.

Anas Aremeyaw Anas | Photo : Muntaka Chasant
Anas Aremeyaw Anas | Photo : Muntaka Chasant


Anas Aremeyaw Anas (Ghana, 1978) est directeur général du cabinet d’investigation Tiger Eye et leader de l’ONG Tiger Eye Foundation. Tiger Eye a effectué des missions d’infiltration pour de nombreuses entreprises nationales et internationales, au Ghana comme à l’étranger. Journaliste d’investigation, avocat et militant anti-corruption expérimenté et reconnu dans le monde entier, il s’introduit incognito dans des asiles, des bordels, des prisons, des orphelinats et des villages où il réunit des preuves alimentant ses reportages percutants et présentées ensuite aux autorités pour qu’elles poursuivent les personnes mises en cause. Ses travaux ont eu un impact considérable dans de nombreux secteurs, dont le système judiciaire ghanéen, les forces de l’ordre, le sport professionnel, le système de protection de l’enfance et les services de santé mentale. Régulièrement cité par de grands médias comme la BBC, CNN ou Al Jazeera, il a reçu les félicitations de personnalités internationales comme Barack Obama, Kofi Annan, Desmond Tutu ou Bill Gates.